BERTHIN MONTIFROY

 

 

 

 

 

Berthin Montifroy, Langage et poésie, Triades, Paris, 1979


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« Ce fut le premier, le seul Rêve, et depuis lors j'ai mis une confiance éternelle et irréductible dans le Ciel de la Nuit, et dans sa lumière, la Bien-Aimée. » Novalis.

 


SOPHIE, la jeune fiancée de Novalis, meurt à quinze ans. Il en a vingt-cinq et meurt à vingt-huit ans. C'est entre ces deux morts qu'il fait l'expérience de la Nuit. Il a fait des études scientifiques et reste, par son travail dans l'administration des mines de sel, dans un contact permanent avec les réalités du monde sensible. Pour lui, tout travail, toute vie professionnelle était un enrichissement intérieur : « Volontiers je vais mouvoir mes mains actives, et je contemplerai toutes choses autour de moi, dans tous les lieux où tu auras besoin de moi... ». Sa démarche n'est nullement celle d'un mystique qui' s'éloigne de la vie terrestre, mais une démarche faite en pleine conscience, parallèlement à ses activités journalières. Nous pouvons la suivre dans son journal intime qu'il commence le 3ème jour après la mort de Sophie, et diverses notes. Il développe une pensée philosophique précise et il continue d'acquérir des connaissances variées : « Il faut que j'apprenne, avec zèle tout d'abord, l'art de me transporter à volonté dans n'importe quel état d'âme. (...) J'édifie en ce moment ma raison, et elle mérite d'être la première, car c'est elle qui apprend à trouver la voie. » Il ne s'agit nullement, pour Novalis, de rejeter les choses terrestres et le corps physique, car il sait que celui-ci est une création des dieux, une image du macrocosme : « Il n'y a qu'un temple dans le monde, et c'est le corps humain. Rien n'est plus sacré que cette haute forme. S'incliner devant des êtres humains, c'est rendre hommage à cette révélation dans la chair. On touche au ciel quand on touche au corps humain. »

                        Il vit sur la tombe de Sophie des états qui lui permettent d'entrer en contact avec le monde spirituel. Il a une connaissance très juste du moi individuel, social, mais aussi un pressentiment que ce moi n'est pas limité et qu'il peut permettre d'accéder, par une démarche intérieure, à sa nature supérieure : « La conscience de moi, et le calme, m'importent par-dessus tout. (...) Mais ma conscience de moi devra se renforcer encore beaucoup. Il y a en moi d'immenses lacunes. (...) Il me faut absolument chercher à affirmer mon « moi » le meilleur à travers les fluctuations de la vie et les changements de mon tempérament. » Bien qu'il ne désigne pas toujours expressément le « Moi spirituel », il le pressent constamment au cours de ses états de conscience : « Le préjugé le plus arbitraire est celui qui consiste à croire que la faculté d'être hors de nous-mêmes, d'être consciemment en dehors de nos sens, nous est refusée.  L'homme peut être, à tout instant, une entité suprasensible. ... La tâche suprême de la culture est de s'emparer de son Moi transcendantal, d'être vraiment le moi de son Moi. »

                      La mort de Sophie qui a si douloureusement bouleversé Novalis, l'a profondément transformé. Des forces spirituelles qui n'étaient auparavant en lui que virtuelles sont devenues actives. C'est par l'expérience de la mort qu'il a abordé le monde de l'esprit. Mais c'est grâce à l'amour que cette faculté a pu s'épanouir en lui.  Dans l'amour véritable il y a identification. Son identification à Sophie lui permit de la suivre lorsqu'elle eut passé le seuil : « Il faut seulement que je vive toujours davantage en Elle. (...) Si je veux seulement être digne d'elle à chaque instant du jour! » L'amour l'a conduit à la souffrance, mais il reconnaît que cette expérience terrestre était nécessaire. Si Sophie avait vécu, il aurait réalisé tout autre chose, mais n'aurait pu s'approcher à ce point du divin. Par cette mort il a vécu par l'esprit et pour l'esprit, pour la beauté et finalement par l'amour terrestre métamorphosé en amour divin. Alors le regard qu'il pose sur chaque objet le purifie, le métamorphose, lui donne un nouvel éclat, une nouvelle lumière et finalement le transsubstantie.

                        C'est sur la tombe de Sophie qu'il se rend compte que « notre engagement n'était pas pris pour ce monde. » Il aspire donc à quitter lui-même cette vie terrestre. « Elle est morte, je mourrai donc aussi. ... Je veux attendre, dans une paix profonde et joyeuse, l'instant où je serai appelé. ... Ma mort sera le témoignage de la plus haute vérité : un sacrifice réel, et non point un geste de fuite, ni un moyen de secours. ... J'ai remarqué que je suis manifestement prédestiné à la mort. Je n'atteindrai rien en ce monde. Je devrai me séparer de tout à la fleur de l'âge. ... Je veux mourir joyeux comme un jeune poète. »

                        La mort de Sophie crée en lui le désir de sa propre mort prochaine : «Auprès de sa tombe, j'ai compris que, par ma mort, je devais donner à l'humanité le spectacle d'une telle fidélité jusqu'à la mort; ainsi je lui rends en quelque sorte possible un pareil amour. » Cette rencontre de la mort lui permet de vivre dans l'état de conscience de minuit parallèlement à l'état de conscience de midi. Le passage de la vie dans le monde spirituel à la vie sur terre, puis de la vie sur terre à la vie dans le monde spirituel, il l'exprime ainsi : « Lorsqu'un esprit meurt, il devient homme.  Lorsqu'un homme meurt, il devient esprit. Libre mort de l'esprit, libre mort de l'homme. (... ) La mort est une victoire sur soi-même... ». Il peut donc maintenant vivre certains états où s'harmonisent les deux formes de connaissance : « L'homme entièrement conscient s'appelle le voyant. » Novalis a connu le karma et la réincarnation, aussi est-il devenu celui qui, au cours des temps, participe : « N'y aurait-il pas aussi dans l'au-delà une mort, dont le résultat serait la naissance sur terre ? - l'idée infinie de notre liberté présuppose une succession infinie d'apparitions de l'homme dans le monde sensible.  Nous ne sommes pas destinés à paraître une seule fois dans notre corps terrestre sur cette planète. » Il a découvert, enfouies dans les profondeurs de son âme, les étapes du passé de l'évolution.  Il a également pressenti et préparé l'avenir : « Or, il a existé une personnalité qui a énoncé les vérités de la science spirituelle sous forme de courtes sentences.  Si nous étudions son œuvre, nous serons surpris d'y retrouver un grand nombre des données importantes de l'occultisme. Je veux parler du poète inspiré Novalis. Il a dépeint dans ses œuvres l'avenir du christianisme en se basant sur les vérités occultes que renferme le christianisme lui-même. » (Rudolf Steiner).

                        Novalis commence le premier «Hymne à la Nuit» par l'apothéose de la lumière terrestre : « Quel est l'être vivant, doué de sens, qui n'aime avant tout, parmi toutes les merveilles de l'espace épandu autour de lui, la lumière, joie de toutes choses, avec ses couleurs, ses rayons et ses ondes, et sa douce omniprésence lorsqu'elle est le jour qui point ? » et même il la décrit dans sa mission cosmique : « L'univers géant des astres inlassables la respire comme étant l'âme intime de ma vie... » Mais presque aussitôt il repousse la création lumineuse que lui révèlent ses sens : « Loin d'elle, je me détourne vers la sainte, inexprimable et mystérieuse Nuit. Le monde gît au-dessous de moi, sombré dans un gouffre : vide et solitaire demeure le lieu qu'il occupait. A travers les cordes du coeur passe une mélancolie profonde. Je veux tomber en gouttes de rosée, je veux me mêler à la cendre. » ... « Combien pauvre et puérile me semble à présent la lumière!  Combien réconfortant, combien béni l'adieu du jour! ... Plus célestes que ces étoiles scintillantes nous paraissent les yeux infinis que la Nuit a ouverts en nous.  Ils voient plus loin que les astres les plus lointains de ces innombrables armées... »

                      Il semble que le regard intérieur du poète découvre la création divine avant qu'elle ne soit manifestée, lorsqu'elle est encore en puissance dans le sein du Père. Et c'est à cette création en puissance qu'il identifie l'amour qu'il a voué à sa chère défunte car, pour lui, l'amour possède une force créatrice identique à celle qui créa l'univers : « Louange à la reine du monde, à la haute annonciatrice des saints univers, à la gardienne du bienheureux Amour! Elle t'envoie vers moi, délicate fiancée, aimable soleil de la Nuit. »

                      Le jour fragmente la continuité éternelle de l'amour « Faut-il que le matin toujours renaisse ? La domination du Terrestre ne prendra-t-elle jamais fin ? Une activité funeste retarde l'arrivée céleste de la Nuit. » La lumière solaire est liée au temps et à l'espace, il y a l'aurore et le crépuscule, l'été et l'hiver, mais la nuit est en deçà et au-delà du temps et de l'espace. Elle est l'expression de l'éternité. Son amour pour Sophie s'identifie à la nuit, car c'est - par l'amour et la souffrance qu'il a pu pénétrer dans l'éternité : « Les chaînes de la Lumière se rompirent d'un coup.  La splendeur terrestre s'évanouit, et mon deuil avec elle; la mélancolie reflua dans un monde insondable et nouveau. Extase nocturne, sommeil céleste, tu descendis vers moi; le paysage s'éleva doucement ; au-dessus du paysage plana mon esprit délivré, régénéré. ... Au loin les siècles reculaient comme des ouragans. A son cou, je pleurais sur ma vie nouvelle des larmes de ravissement. »

                      Durant les derniers mois qu'il vécut sur terre, un de ses amis dit qu'on ne savait plus s'il était vivant ou mort : il vivait simultanément dans les deux états. Le passage du seuil se faisait insensiblement comme dans l'initiation antique, mais cette fois en pleine conscience : « Je sais à présent quand viendra le dernier matin : quand la Lumière ne repoussera plus la Nuit et l'Amour. »

                        Bien que sa poésie soit toujours l'expression de la vie spirituelle du langage il découvre aussi qu'il existe une sphère illimitée dans laquelle il ne pénétrera qu'après la mort : « Je viens seulement d'apprendre ce que c'est la poésie; elle est incommensurable et je sens naître en moi des chants et des poèmes tout différents de ceux que j'ai écrits jusqu'à maintenant. » Sa douleur et le pressentiment de sa mort prochaine sont nécessaires pour qu'il puisse atteindre, durant son expérience terrestre, la vie de l'esprit. Son génie est l'expression de son destin exceptionnel.

                        Novalis n'est pas un être incarné en un lieu de la terre à une époque précise. Par sa vie intérieure, il dépasse constamment les limites de ces deux expériences. Il se transporte toujours dans l'espace pour vivre dans le ciel étoilé. Il remonte le cours du temps pour vivre, dans le personnage d'Henri d'Ofterdingen, qu'il a créé, un ancien état de l'évolution. Il se souvient d'avoir vécu déjà en Atlantis où se rejoignent et vivent les âmes élues entre leurs incarnations. Il s'est incarné comme un être chargé d'une mission concernant l'évolution spirituelle de l'humanité, qu'il ne pourra pas accomplir par suite de sa mort précoce, mais pour laquelle il donnera aux hommes une impulsion, celle de participer au développement du christianisme. L'enthousiasme qui vivait dans son cœur et dans son âme en firent l'un des prophètes des temps modernes, et le plus grand poète de la Nuit.

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Courage ! la vie s'en ira

Confluer dans l'éternelle vie;

Élargi par la flamme intérieure,

Notre sens s'illuminera.

Le monde des étoiles s'épandra,

Comme un vin d'or vivifiant,

Et nous le puiserons,

Et nous serons claires étoiles."