MICHEL TOURNIER

 

Michel Tournier, Le vol du vampire, Notes de lectures, Mercure de France, 1981.

> Études et témoignages

Sophie von Kühn mourut à quinze ans le 17 mars 1797. Novalis l'avait rencontrée pour la première fois au manoir de Grüningen le 17 novembre 1794. On s'est interrogé, bien en vain il me semble, sur l'intelligence ou autres qualités de cette petite fille. Était-ce une enfant prodige, une oie blanche, une idiote ? Ses lettres assez puériles, pleines de fautes d'orthographe, ne permettent guère de juger. Et qu'importe en regard de l'extraordinaire cristallisation que son cristallographe de fiancé allait lui faire subir ? Il ne s'agit pas là d'un simple jeu de mots - stendhalien avant la lettre - ou plutôt nous sommes déjà avec Novalis dans ce courant qui dure encore (Heidegger) et pour lequel le calembour a valeur d'intuition métaphysique. Toutes les relations de Novalis et de sa fiancée tiennent dans cet aveu : « Je suis philosophe parce que j'aime Sophie. » Ou dans cette autre déclaration : « Toute philosophie commence par un premier baiser. » C'est que Sophie pour lui c'est sophia, le savoir qui est aussi sagesse, et donc Sophie, selon l'expression d'Armel Guerne, devient la Porte de l'Absolu. Sa mort ne fera que consacrer cette idéalisation, et le mariage [sic] de Novalis un an plus tard avec Julie von Charpentier, fille d'un officier du génie [sic] - on ne sort pas de la corporation - prouve simplement que ses relations avec la petite défunte ne sont plus d'ordre terrestre - si elles l'ont jamais été.

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Le génie de Novalis, c'est certainement dans sa prodigieuse faculté de synthèse qu'il réside. Il jeta pêle-mêle dans le même creuset sa philosophie, sa poésie - trop menée sans doute par les idées, alors que son contemporain Hölderlin savait, lui, laisser les mots jouer leur jeu divin -, son métier d'ingénieur des mines, son amour pour une petite fille, sa religion piétiste. Le temps ne lui a pas été donné de forger le lingot massif et rutilant qu'un Hegel tirera d'une alchimie analogue.